Francis Picabia

L'Oeil cacodylate

1920

Laisser chacun prendre sa place

A la fin des années 1910, l’artiste français Francis Picabia est membre du mouvement artistique appelé « Dada ». Né en 1916 à Zurich en réaction à la guerre, l’esprit Dada a rapidement conquis les capitales européennes, fédérant des artistes partageant le même rejet des institutions, des conventions et de la bienséance bourgeoise. A Paris, Picabia, comme ses amis Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Man Ray, Isadora Duncan ou Jean Cocteau, adhère au mouvement en prônant une révolution de la pensée et des arts par la dérision, l’absurde et la provocation.

En 1921, Picabia est atteint d’un zona oculaire. Obsédé par cette affection handicapante, il décide de peindre un œil au milieu d’une toile vierge. Une fois la toile accrochée dans son salon, il propose à ses amis de

passage d’y écrire une phrase de leur invention et de la signer. Plus de cinquante visiteurs - peintres, écrivains, musiciens, comédiens ou danseurs - prennent ainsi part à la réalisation de l’œuvre, avec un humour et un sens de l’absurde typiquement Dada. Il en résulte une toile à l'aspect certes chaotique, mais en fait structurée par un ordre collectif spontané: chaque "auteur" a apporté sa pierre à l'édifice dans le respect de ses prédécesseurs, prenant la place qu'il estimait lui revenir sans empiéter sur celle des autres, et répondant parfois explicitement à des contributions antérieures. Picabia a matérialisé ici, sur l'espace limité de la toile, la force de la liberté d'expression individuelle lorsqu'elle est éprouvée au sein d'un collectif partageant un même état d'esprit et cultivant l'estime et la considération de chacun de ses membres.

Ce qu'on peut en retenir:

Il semble aller de soi qu'un collectif a besoin, pour travailler de manière cohérente, que chacun se voit attribuer des tâches précises répondant à une fonction particulière. Mais pourrait-on imaginer une forme de coopération où chacun serait invité à intervenir sans que rien ne lui soit imposé, sinon la nécessité de respecter l'esprit du groupe et l'espace (aux sens propre et figuré) occupé par ses partenaires? La meilleure gestion de l'intelli-gence collective consiste probablement à cultiver la liberté de chacun et à encourager 

l'initiative individuelle, tout en canalysant les énergies dans l'intérêt général.